À Edmonton, la bibliothèque comme lieu, lien et refuge

Entrée et façade de la Stanley A. Milner Library au centre-ville d’Edmonton, 2026

Je reviens à la Stanley A. Milner Library depuis 2022, et ce qui m’intéresse chaque fois, ce sont les déplacements : ceux des espaces, des usages, des priorités. C’est d’ailleurs l’une des premières choses que j’ai faites en arrivant à Edmonton cette fois-ci, comme à chacun de mes passages dans la ville : retourner voir la bibliothèque.

C’était déjà ma quatrième visite : j’y étais deux fois en 2022, en 2023 avant d’y revenir cette fois-ci, en septembre 2026. Assez pour que la visite ne consiste plus seulement à découvrir un lieu, mais à le comparer à lui-même. Qu’est-ce qui est toujours là? Qu’est-ce qui a bougé? Qu’est-ce qui apparaît? Et que racontent ces transformations sur la manière dont une bibliothèque publique se pense au Canada et négocie sa place dans la sphère publique ?

Un bâtiment spectaculaire, mais pas seulement

Posée sur Churchill Square, au cœur du centre-ville, la Stanley A. Milner Library occupe quelque 21 400 m² (230 000 pi²). La bibliothèque centrale de l’Edmonton Public Library (EPL) est installée sur ce site depuis 1967; elle porte le nom de Stanley A. Milner depuis 1996. Fermé à la fin de 2016, le bâtiment a fait l’objet d’une transformation majeure de 84,5 millions de dollars avant de rouvrir le 17 septembre 2020. L’intervention, réalisée par Teeple Architects en collaboration avec Stantec, a conservé la structure de l’ancienne bibliothèque tout en transformant radicalement son enveloppe et ses espaces intérieurs.

La Stanley A. Milner Library en 1989, avant sa transformation majeure. Photo : Provincial Archives of Alberta, via Wikimedia Commons. Aucune restriction de droit d’auteur connue.

Difficile, en la regardant, de ne pas penser aussi à la Seattle Central Library, inaugurée en 2004 et conçue par OMA (Office for Metropolitan Architecture), avec Rem Koolhaas et Joshua Prince-Ramus omme architectes responsables du projet, en collaboration avec LMN Architects. La parenté n’est pas littérale, mais quelque chose circule entre les deux bâtiments : les volumes anguleux, les façades vitrées et métalliques, les plans inclinés, mais surtout cette volonté de faire de la bibliothèque centrale un objet architectural iconique abritant un spectaculaire « living room » dans la ville. Seattle pousse beaucoup plus loin cette logique, avec son enveloppe de verre et d’acier presque cristalline; la Milner en propose une version plus compacte, greffée sur la structure de l’ancienne bibliothèque. Dans les deux cas, l’architecture participe d’une affirmation : dans le monde des réseaux, la grande bibliothèque publique demeure un équipement civique auquel on donne une présence urbaine forte.

La bibliothèque centrale de Seattler, Andrew Smith from Seattle, WA, USA, CC BY-SA 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0, via Wikimedia Commons

La Stanley A. Milner Library vue depuis Churchill Square à Edmonton en 2026, Marie D Martel, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Mais cette fois, ce n’est pas tant l’architecture qui a retenu mon attention à la Milner. Ou plutôt : ce sont moins les formes du bâtiment en elles-mêmes que ce qu’elles permettent de faire, les usages qu’elles accueillent et, surtout, ce qu’elles donnent à voir et à mettre en valeur. Devant la bibliothèque, Churchill Square donne déjà un premier indice. Des tables et des chaises, des jeux d’échecs et de dames géants, des gens qui passent ou qui s’arrêtent : la bibliothèque s’inscrit dans un espace public qui déborde largement ses murs. Puis, on entre et le même principe semble se poursuivre à l’intérieur. On peut emprunter un livre, bien sûr, mais aussi prendre un café, voir une exposition, apprendre à cuisiner, fabriquer quelque chose, participer à une activité, rencontrer une Aînée, ou simplement rester là. C’est peut-être ce qui me fascine le plus avec cette bibliothèque : elle donne matériellement à voir l’élargissement du répertoire d’action de la bibliothèque publique au Canada.

L’atrium de la Milner : volumes anguleux, passerelles et puits de lumière colorés. Photo : Marie D. Martel, 2026.
La Teaching Kitchen, l’un des espaces qui élargissent les manières d’apprendre et de participer à la Milner. Photo : Marie D. Martel, 2023.

Lors de ces visites, les présentoirs racontaient d’ailleurs presque autant la bibliothèque que les rayonnages. « Exploring Reconciliation », « For Art’s Sake », « What’s Cooking? », « Canadiana » : les collections sont constamment remises en contexte et reliées à des pratiques, à des questions ou à des expériences. La Capital City Art Gallery at Milner, installée à côté du café, expose des artistes, une peintre autochtone en ce moment, et inscrit l’art dans le quotidien de la bibliothèque et des habitant.es. Ailleurs, les disques vinyles, la collection Read Local, les clubs de lecture, les dispositifs de participation autour du cinéma, le Makerspace et la Teaching Kitchen multiplient les manières d’entrer dans la bibliothèque et d’y participer.

Une bibliothèque qui continue de se transformer

Et ce répertoire n’est pas figé. Après plusieurs visites, c’est même l’un des aspects qui me frappent le plus : la Milner n’a pas été « terminée » en 2020. La grande rénovation n’a pas fixé une fois pour toutes ce que devait être la bibliothèque. Les espaces continuent d’être ajustés et transformés.

Le Makerspace en fournit un bon exemple. Il occupait déjà une place considérable dans le projet de 2020 : quelque 10 000 pi² consacrés notamment à l’impression 3D, à la couture, à la production sonore et vidéo, au découpage laser et à différentes formes de fabrication. Mais l’espace a de nouveau été rénové en 2025. EPL mentionne l’installation d’un nouveau revêtement de sol, un traitement acoustique, des améliorations à l’éclairage et à l’installation électrique, ainsi que l’aménagement d’un nouvel espace consacré au jeu vidéo.

Cette fois, c’est surtout le nouveau revêtement de sol qui m’a frappée. Le tapis semble désormais se prolonger au-delà du Makerspace et établir une continuité avec les espaces qui l’entourent. La frontière paraît moins nette : on a moins l’impression d’entrer dans un laboratoire technologique séparé du reste de la bibliothèque et du monde. Ce détail d’aménagement me semble loin d’être anodin. Il dit quelque chose d’une évolution du modèle même du makerspace : faire, fabriquer, jouer, enregistrer ou expérimenter ne constituent plus nécessairement des activités spécialisées reléguées dans une zone identifiable comme telle. Celles-ci semblent désormais s’inscrire plus naturellement dans le continuum ordinaire de la bibliothèque.

Un tipi dans l’espace commun

Lors de mes visites précédentes, j’avais surtout retenu PÎYÊSÎW WÂSKÂHIKAN / Thunderbird House, premier espace de la bibliothèque spécifiquement consacré aux cérémonies et aux rassemblements autochtones. EPL explique l’avoir développé avec des membres des communautés autochtones et, en particulier, avec l’Aînée Jo-Ann Saddleback, en suivant des principes nêhiyaw. Le peuplier blanc qui recouvre le sol, les murs et le plafond, l’orientation des entrées au sud et à l’est et le système de circulation d’air permettant de pratiquer une cérémonie de purification par la fumée (smudging), ne sont donc pas de simples choix décoratifs.

PÎYÊSÎW WÂSKÂHIKAN / Thunderbird House, l’espace autochtone dédié de la Milner. Marie D. Martel, 2026

De tels espaces autochtones occupent aujourd’hui une place croissante dans les bibliothèques publiques canadiennes, tant dans les grandes villes que dans de plus petites collectivités. Au Québec, les équivalents sont beaucoup moins évidents. On pourrait bien sûr m’opposer Sanaaq — et j’aurais certainement une chose ou deux à dire sur le sujet. Contentons-nous ici de reconnaître que la comparaison est intéressante : Sanaaq inscrit l’autochtonisation de manière transversale — dans son nom, ses collections, sa programmation, ses partenariats et ses orientations institutionnelles — tandis que la Milner l’inscrit aussi plus concrètement dans l’organisation de ses espaces.

Le programme Kêhtêyayah (Elder) in Residence : Kokum Lorette Goulet à la Milner. Marie D. Martel, 2026

Et le programme Elder in Residence à la Stanley Milner pousse encore plus loin cette logique. Au moment de ma visite, Kokum Lorette Goulet y tenait des périodes de rencontre. On peut prendre rendez-vous avec une Aînée pour établir un lien avec la culture, mieux comprendre certains savoirs ou recevoir une orientation culturelle. Autrement dit, les savoirs autochtones ne sont pas seulement représentés dans les collections ou inscrits dans l’architecture : des personnes qui les portent et les transmettent ont une place reconnue dans la bibliothèque.

Le tipi installé dans un espace central et très visible de la Milner : une présence autochtone inscrite dans le quotidien de la bibliothèque. Photo : Marie D. Martel, 2026.

Mais j’ai surtout remarqué ce changement depuis ma dernière visite : un tipi occupe maintenant un emplacement très visible dans l’espace commun de la bibliothèque. Comme mon séjour se déroulait peu de temps avant la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, je me suis d’abord demandé s’il s’agissait d’une installation temporaire liée au 30 septembre. Or, il semble que le tipi a été installé en mai et utilisé depuis juin 2026, notamment dans le cadre des activités du Mois national de l’histoire autochtone puis, en septembre, EPL y proposait encore régulièrement des Story Stops in the Tipi, de courtes activités mettant notamment en valeur des histoires et des auteur.rices autochtones.

Lors de mon passage, cette présence était naturellement accentuée par la proximité de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation : sélection documentaire, dispositif autour des « 150 Acts of Reconciliation », activités participatives et créatives (DIY) pour différents publics. La réconciliation n’est pas présentée uniquement comme un enjeu à comprendre : elle se traduit aussi par un large registre de gestes possibles à accomplir.

Je n’ai pas trouvé d’information permettant d’affirmer que le tipi constitue désormais une installation permanente. On peut toutefois établir qu’il ne s’agit pas simplement d’un décor installé pour quelques jours autour du 30 septembre. La distinction est importante. Thunderbird House demeure un espace autochtone dédié, architecturalement conçu pour certaines pratiques, cérémonies et certains rassemblements. Le tipi fait autre chose : il inscrit une présence autochtone directement dans l’espace commun et très fréquenté de la bibliothèque.

Et c’est peut-être ici que la notion de prime space devient intéressante. Ce que l’on positionne dans les espaces les plus visibles et les plus fréquentés d’une bibliothèque n’est jamais tout à fait neutre. L’emplacement lui-même participe à la production de sens : il contribue à déterminer ce que l’institution choisit de mettre au premier plan dans sa fabrique sociale et interculturelle.

Une bibliothèque-refuge, mais de quoi et pour qui?

Je considère aussi la Milner autrement cette fois-ci parce que, depuis mes premières visites, je travaille sur la bibliothèque publique comme refuge. Le terme n’est d’ailleurs pas complètement étranger à EPL : Thunderbird House est présenté comme un urban refuge, certes un lieu où l’on peut pratiquer le smudging, mais aussi simplement trouver un espace calme pour réfléchir. Cette question m’accompagne donc presque malgré moi lorsque je parcours le reste de la bibliothèque : de quoi peut-on se réfugier ici? Et qu’est-ce que la bibliothèque met concrètement en place pour permettre ce refuge?

À la Milner, la réponse est particulièrement évidente parce que la bibliothèque est située en plein centre-ville d’Edmonton, où se côtoient des réalités sociales très différentes. La bibliothèque est ainsi, tout simplement, un endroit où l’on peut être. Cette possibilité, apparemment banale, prend ici une importance particulière : pouvoir s’y arrêter, y trouver un peu de chaleur, une présence humaine et des ressources de base, sans avoir à justifier sa présence ni, en principe, à consommer quoi que ce soit.

Collections, lumière naturelle et lieux où s’installer, seul ou avec d’autres, à la Milner. Photo : Marie D. Martel, 2026.

La notion de bibliothèque comme infrastructure sociale, notamment développée par Eric Klinenberg et Shannon Mattern, devient éclairante à cet égard. Elle permet de comprendre que la portée sociale de la bibliothèque ne tient pas seulement aux espaces et aux ressources qu’elle met à disposition, mais à la manière dont ceux-ci sont activés. Le travail de médiation, la présence du personnel, la programmation et l’attention portée aux conditions d’accueil contribuent à créer des possibilités de rencontre, de coexistence et de participation à la vie collective. L’infrastructure sociale est donc à la fois matérielle et relationnelle : elle repose sur des lieux, mais aussi sur le travail qui les rend habitables, accessibles et socialement actifs.

Mais une infrastructure sociale ne devient pas automatiquement hospitalière parce qu’elle est publique. Qui peut réellement y entrer, y rester, s’y reconnaître et agir sur ce qui s’y passe? L’approche community-led, caractéristique du modèle bibliothéconomique canadien, et particulièrement assumée à EPL, ajoute une dimension significative. Elle invite à ne pas seulement concevoir des services pour des communautés définies par l’institution, mais à créer les conditions pour les concevoir avec elles, à partir de leurs savoirs, de leurs relations et de leurs priorités. La question n’est donc plus uniquement de savoir ce que la bibliothèque offre, mais qui participe à définir ce qu’elle devient.

La bibliothèque-refuge se situe, pour moi, à la rencontre de ces deux perspectives. L’idée de refuge déplace le regard des services vers les conditions d’hospitalité. Un refuge n’est pas nécessairement un espace séparé ou protégé derrière une porte. Il peut tenir à une chaise que l’on peut occuper longtemps, à une prise électrique, à un accès gratuit, à la possibilité d’être seul au milieu des autres. Mais il tient aussi à la possibilité de se reconnaître dans le lieu, d’y voir ses savoirs considérés comme légitimes et, idéalement, de pouvoir contribuer à la manière dont ce lieu est pensé. 

À la lumière de ces réflexions, certains des changements que j’observe prennent un autre sens. La frontière devenue plus poreuse du Makerspace élargit les manières légitimes d’occuper la bibliothèque. Le tipi placé dans un espace central donne une visibilité nouvelle à des présences, des récits et des savoirs autochtones dans l’espace commun. Et Thunderbird House constitue un cas encore plus explicite : sa conception avec des membres des communautés autochtones et l’Aînée Jo-Ann Saddleback ne relève pas seulement de la représentation, mais d’une logique qui se rapprocherait du faire avec. Il ne suffit évidemment pas de déplacer du mobilier, d’installer un tipi ou même de consulter une communauté pour produire de l’inclusion. Mais l’organisation matérielle et la gouvernance d’une bibliothèque participent bien à définir qui peut s’y reconnaître, ce qu’on peut y faire, quels savoirs y ont droit de cité et qui peut participer à la définition du lieu.

Du refuge à la liberté intellectuelle

Il faut aussi envisager une autre manière d’être un refuge : offrir un espace où l’on peut rencontrer librement des idées, des récits et des points de vue, sans que le pouvoir politique intervienne dans ce qui nous est donné à lire, à voir ou à découvrir. Cette autre facette de la visibilité prend en 2026 une résonance particulière en Alberta. Car depuis ma dernière visite, ce ne sont pas seulement les espaces de la Milner qui ont bougé. Le contexte politique dans lequel EPL exerce sa mission s’est lui aussi considérablement durci.

Les débats albertains autour des collections et de l’accès aux livres, d’abord particulièrement audibles dans le milieu scolaire, ont atteint directement les bibliothèques publiques. En 2026, le gouvernement provincial a adopté le Bill 28, qui modifie notamment la Libraries Act et accroît les pouvoirs du gouvernement en matière d’inspection ainsi que de réglementation de l’accès, de l’utilisation et de l’emprunt des ressources des bibliothèques publiques. La Coalition for Alberta Public Libraries (CAP Libraries) fournit par ailleurs une excellente explication article par article de cette loi.

Or, depuis, les choses se sont précisées. Des règlements adoptés en juillet prévoient qu’à compter du 1er janvier 2027 certains documents comportant des représentations visuelles explicites d’actes sexuels devront être séparés des collections librement accessibles et leur accès contrôlé. Les personnes de 15 ans ou moins devront obtenir l’autorisation d’un parent ou d’un tuteur pour les consulter ou les emprunter.

La réaction des bibliothèques publiques de l’Alberta a été particulièrement ferme. La CAP Libraries, qui représente 324 points de service dans la province, a qualifié les mesures annoncées d’ « act of censorship ». Elle a aussi soulevé des questions très concrètes : qui devra prouver son âge? Faudra-t-il une pièce d’identité? Comment protéger la confidentialité des personnes? Qu’arrivera-t-il à celles qui ne disposent pas de documents gouvernementaux? Et jusqu’où les décisions concernant l’accès aux collections pourront-elles être retirées aux conseils locaux et aux professionnel.les des bibliothèques?

EPL participe directement à cette mobilisation. Sa directrice générale, Pilar Martinez, a explicitement dénoncé la situation; elle a aussi employé le mot censorship pour décrire les restrictions proposées. Cette actualité change un peu la manière dont je regarde la bibliothèque cette fois-ci. D’autant que, si les nouvelles règles ne désignent pas explicitement les contenus LGBTQIA2S+, ceux-ci se trouvent tout particulièrement exposés dans les débats. Gender Queer de Maia Kobabe, qui figure depuis plusieurs années parmi les livres les plus contestés aux États-Unis selon l’American Library Association, a notamment été cité par le gouvernement albertain parmi les exemples invoqués pour justifier son intervention. Pilar Martinez elle-même a souligné cette dimension en rappelant que ce sont aujourd’hui des romans graphiques portant sur des réalités LGBTQIA2S+ qui sont visés, avant de demander : « Tomorrow, what is it? » On appelle à la résistance.

Le tapis du makerspace, le tipi installé dans un espace central et un projet de loi sur l’accès aux collections sont évidemment des sujets de nature très différente. Je ne cherche pas à les mettre sur le même plan. Mais ils ramènent tous, chacun à leur manière, à une question fondamentale de bibliothéconomie : qu’est-ce qu’une bibliothèque choisit de rendre accessible, légitime, valorisé dans l’espace public? Une bibliothèque se construit aussi par ces décisions. Où commence le makerspace et où finit-il? Où installe-t-on l’espace autochtone? Quels savoirs occupent les espaces les plus visibles? Et maintenant : Quels livres peuvent être empruntés librement? Qui décide? Et à partir de quelles valeurs professionnelles, politiques ou communautaires?

Revenir pour voir ce qui bouge

C’est probablement pour cela que j’aime revenir dans les bibliothèques que j’ai déjà visitées. Dans un premier temps, les dispositifs les plus spectaculaires attirent presque inévitablement le regard : l’architecture, le grand écran numérique, le Makerspace, les escaliers qui se déploient comme d’interminables déambulatoires, les espaces pour enfants. À la quatrième visite, on regarde autrement. On remarque un nouvel aménagement, un usage qui s’est installé, un espace qui a changé de fonction ou de sens. Et parfois, c’est le contexte politique lui-même qui fait vaciller le regard que l’on porte sur l’institution. On se demande du coup si, lors du prochain passage à la Milner, Heated Rivalry sera toujours mis en valeur comme un fier Canadiana, ou même s’il sera encore simplement accessible sur les rayonnages.

La Stanley A. Milner Library reste spectaculaire. Mais ce qui m’intéresse désormais davantage, c’est peut-être précisément ce qui se passe après le grand projet architectural : la manière dont une bibliothèque continue de se refaire, par petites touches, au contact des usages, des communautés. Mais aussi des tensions de son époque, qui viennent parfois ébranler des institutions que l’on croyait inébranlables. Une bibliothèque publique, décidément, n’est jamais tout à fait terminée.