La bibliothèque de Perrine Leblanc entre Paris, Belfast et le Plateau

Perrine Leblanc a dit en entrevue : « La fiction me permet d’aller travailler dans les cicatrices de l’Histoire. » On a entendu un grand « H » lors de la transcription de l’entretien, mais il est vrai que sans complément d’objet, ce sont les grands événements objectivés par les discours scientifiques qui deviennent le référent. Dans son dernier roman, (Gallimard, 2022), l’auteure ouvre la plaie encore à vif de la République d’Irlande et du nationalisme irlandais. C’est sombre, beau et violent. Ça fait mal, et les frontières avec le bien sont poreuses et rugueuses à la façon d’un roman noir dont le crime est politique.

L’action se déroule entre Belfast, Montréal et Paris. Une documentariste montréalaise, Anne Kelly, s’intéresse au meurtre d’un poète militant républicain, près de l’IRA, tandis qu’un journaliste français s’intéresse aux deux, la fille du Plateau et l’Irlandais. L’action traverse aussi quelques bibliothèques dans chacune de ces villes.

Du côté canadien, et surtout américain, j’en ai déjà parlé, l’espace des bibliothèques est un repère littéraire et un détour quasi obligé du roman. Ce genre reflète le monde dont il émerge et l’espace de la bibliothèque apparaît souvent proportionnel avec la place accordée à cette dernière au sein des pratiques culturelles dans la fiction comme dans la réalité – incluant dans les médias (pensons aux Toronto Star, New York Times, The Guardian où leurs Libraries font inlassablement les manchettes).

Dans certaines oeuvres littéraires anglosaxones, la narration occupe de manière centrale ce lieu et les ressorts en suivent les contours. À titre d’exemple, dans le récent The Testaments (Les Testaments) de Margaret Atwood, elle est au coeur de l’architecture dramatique : le sort de l’empire s’y joue; la bibliothèque est le tombeau de Gilead. Dans la littérature française, si elle est évoquée, la représentation est discrète; on l’aperçoit par l’entremise d’une bibliothèque privée, enjolivant le décor d’un salon où elle fait tapisserie bourgeoise. Est-ce que les temps changent? Un roman comme En salle de Claire Baglin (Minuit, 2022), qui ne se passe pas vraiment dans le 7e ou le 8e arrondissement à Paris, le donne à penser – il faudrait en reparler. Sans suggérer d’influence française, car on pourrait imaginer bien d’autres motifs, je dirais que la situation est assez similaire dans la littérature québécoise où la bibliothèque n’intervient guère dans la topographie de la fiction. Perrine Leblanc est un cas à part, et cela concerne aussi bien ses oeuvres antérieures. Dans Malabourg, la Grande bibliothèque survient. Mais c’est dans L’homme blanc que sa présence se révèle la plus significative, en cohérence avec la culture russe à l’ère soviétique qui est dépeinte alors que les bibliothèques faisaient étroitement partie du projet et de l’appareil révolutionnaires.

Comment se manifestent les bibliothèques dans Gens du Nord ? On retrouve, de façon prévisible, une bibliothèque privée à Paris qui permet de citer quelques références littéraires en donnant un relief de lecteur au personnage du journaliste :

Son Simenon cachait complètement Bad Blood de Colm Tóibín. Avant de sortir en fin de journée, il avait disposé les livres de manière que la moitié du plat supérieur de l’ouvrage de Tolbin soit visible, titre inclus. Un truc facile, pas infaillible mais aussi vieux que le métier, et qui ne coûte rien quand on a une bibliothèque personnelle. (p. 26)

En Irlande, l’équipement est modeste, plus familial qu’individuel, plutôt bibliothèque du peuple, avec des oeuvres qui témoignent de la culture populaire, mais dont on prend soin, et qui sont organisés par sujet en rappel de la bibliothèque publique :

Il [Joe O’Malley] a rangé le livre dans la bibliothèque pas très fournie mais bien organisés par sujets : histoire, langues (anglais, irlandais), littérature, tricot, cuisine. (p. 112)

À Montréal, où habite Anne Kelly, c’est la bibliothèque de l’Université McGill qui accueille les efforts studieux de la documentariste qui la fréquente avec assiduité :

Anne passait vingt heures par semaine à la bibliothèque de l’Université McGill. Assise en tailleur dans une allée ou penchée au-dessus d’une table de travail en bois usé, elle mettait de l’ordre dans ses notes sur l’Irlande. (p.69)

Anne Kelly vit plus précisément sur le Plateau-Mont-Royal à l’époque où « le romancier anglo-américain Mordecai-Richler avait provoqué une crise intellectuelle en traitant les Québécois francophones de racistes dans The New Yorker » (p. 45); ce qui situe l’action dans les années 90; l’article en question datant du 15 septembre 1991.

Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de rencontrer Perrine Leblanc dans une bibliothèque à Montréal, et c’était celle du Plateau-Mont-Royal. Mon patron et moi avions organisé cette rencontre d’auteure car nous étions emballés par ce premier roman, L’homme blanc, et qui se mériterait par la suite le Grand Prix du livre de Montréal et le Prix du Gouverneur général. Depuis ce temps, je fais partie de ses fidèles lectrices et la suit jusque sur Instagram – qu’elle écrive ou tricote. Pour cet événement public, nous avions collaboré avec le Plateau et, ce soir de février, on nous avait installés dans la section des jeunes de la bibliothèque, coincés entre les vieux rayonnages de métal beige jaune de l’inévitable marque Montel, le mur du fond assorti, puis les néons glauques du plafond trop bas, bonsoir l’ambiance. Je me souviens de la table derrière laquelle l’invitée devait prendre place, recouverte d’une nappe en tissu synthétique bleu brillant mais fatigué, disposée à la hâte et qui pendait sur le flan. J’étais un peu choquée et gênée, mais pourquoi avions-nous atterri ici finalement? J’imagine qu’on avait dû se dire que le Plateau (#tlmep) était le lieu par excellence pour une démarche de médiation culturelle littéraire. À cette époque, j’étais encore neuve, je n’avais pas encore capté les forces et les faiblesses des différentes installations, les dynamiques et les particularités locales, bref les inégalités dans le réseau des Bibliothèques de Montréal. La bibliothèque du Plateau était dans le camp malchanceux des inégaux, celui des moches et des négligés, voilà c’était son état, sa condition et, à force, on pourrait dire son destin, qui n’avait rien à voir avec la prestation du personnel, mais qui était le fait d’une administration indifférente, ou disons-le avec tact, qui avait tellement d’autres priorités. C’était connu. De toute manière, ça se voyait. Mal aimée par ses maires, souvent grands doctes de la transition socio-environnementale, mais qui ne savaient pas compter jusqu’au quatrième pilier du développement durable; ils n’avaient pas d’appétit pour la bibliothèque, ce vestige de la culture populaire du Plateau d’antan et de la Grosse femme d’à côté, encombrée comme elle, mais en régime forcé de décroissance parce qu’on préférait, grosso modo, élargir les trottoirs. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi on ne pouvait pas élargir le trottoir assez pour inclure la bibliothèque trois fois trop petite. Mais bon. Revenons à cette soirée d’hiver et à Perrine Leblanc qui est venue à la rencontre, fascinante et candide dans sa nouvelle posture publique d’auteure. Elle n’a pas commenté la bibliothèque triste et la nappe croche, l’éclairage sinistre, moins désirée et désirable qu’une bibliothèque de l’Union soviétique. Nous étions deux pour l’entendre, ce qu’elle n’a pas commenté non plus. Je ne l’ai jamais revue par la suite.

La bibliothèque n’a pas changé depuis, ou si peu. Toujours égale à moins qu’elle-même. Mais, soyons rassurés, il y aura toujours une ligne de comm pour convaincre le bon peuple du merveilleux contraire, c’est-à-dire qu’elle n’est surtout pas une cicatrice dans l’histoire sociale et culturelle du Plateau, et qu’un jour prochain, le projet du projet du projet du Pôle Gérald-Godin avec l’agrandissement de la bibliothèque se concrétisera.

Dans un autre quartier du Plateau, il y avait aussi, au moment de cette rencontre d’auteure, la bibliothèque Mile-End, qui a été renommée depuis « Bibliothèque Mordecai-Richler » par un maire (au central) qui n’était manifestement pas trop rancunier, ni très regardant sur les détails. Cet équipement présentait, et présente toujours, une apparence bien plus réjouissante que sa consoeur dans l’est; en tout cas, elle avait été mieux dotée à la naissance, aménagée dans une localisation moins ingrate qui avait, si je puis dire, garanti son salut. Notre rencontre d’auteure aurait probablement dû se tenir là.

Et Perrine Leblanc en aurait peut-être parlé quelques romans plus tard.

J’imagine la scène dans Gens du Nord, supposons qu’on ajoute un chapitre. C’est là que Anne Kelly et son journaliste français, amoureux et récemment déménagé sur le Plateau, vont tomber sur le poète revenu d’entre les morts,  Samuel Gallagher, à micro ouvert et chantant l’Irlande libre, transfiguré dans la lumière des vitraux de la bibliothèque Mile-End/Mordecai-Richler, laquelle est hébergée dans une ancienne église anglicane désacralisée, autant dire désarmée. La fan fiction, quel espace de revanche quand même.

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